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Le Ballon

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“Évoquer petit à petit un objet pour montrer un état d’âme, ou inversement, choisir un objet et en dégager un état d’âme, par une série de déchiffrements.”

Stéphane Mallarmé

 

Cette citation m’aura donné l’idée d’une série, petits portraits d’états d’âme au travers d’objets banals.

En voici le premier : le Ballon.

Un ballon à demi gonflé d’hélium dans le ciel. Pas un illustre personnage de licence quelconque comme ceux des fêtes foraines ou des parcs d’attractions, non ; un simple petit ballon rond, en aluminium gris, trop banal pour être remarqué mais pourtant assez unique par son manque de spécificité. Rond mais plat, comme s’il ne pouvait se permettre de prendre trop de place. Une sphère qui se serait fait couper les ailes. Bref, un ballon ramené à la plus grande simplicité, plafonnant entre terre et air, plein d’ennui.

Ce petit ballon s’est toujours contenté du peu d’hélium qu’il a, sa mère lui rappelant sans cesse de ne pas voler trop haut au risque d’éclater. Il s’est ainsi toujours limité à raser au-dessus des villes ; l’air y est moins bon, les dangers sont multiples : antennes télés, hélicoptères, pigeons, ball trap… La vie n’est pas de tout repos vue d’en bas. C’est alors toujours avec un mélange de crainte et d’envie qu’ils regardent les plus grands, les plus forts, les plus audacieux ou simplement les plus chanceux qui partent narguer les parachutistes, deltaplanes et autres engins volants inexorablement attirés par le sol, alors qu’eux continuent à monter toujours plus haut.

“L’hélium ne fait pas le bonheur”

“Là-haut, c’est dangereux”

, entend-il régulièrement, sans même savoir d’où viennent ces paroles. Il a bien du mal à imaginer que cela puisse être plus dangereux qu’ici-bas, quand il risque à tous moments de se faire éclater par un camion trop haut ou un tunnel trop bas. Il se sent souvent, à plat, vide, à raison puisqu’il se dégonfle toujours à moitié devant les obstacles.

Puis un jour, il rencontre d’autres ballons comme lui. Lui qui croyait faire partie de la seule famille de “ballons poules”, comme il aime à l’appeler. Des ballons à l’hélium qui ne peuvent pas voler, c’est la même chose qu’un oiseau qui ne peut pas décoller non ? Ils sont tous différents, il y en a en étoile, il y en a des tous ronds, des carrés, des losanges, des rectangles, des triangles. Et tout un pantone de couleurs. A eux tous, ils se sentent plus fort. Alors en s’encourageant les uns les autres, ils se gonflent d’espoir et d’espérances d’enfin flirter avec les étoiles, de lécher du bout de leur languette plastique la voie lactée et de frôler de leur ficelle l’instant, le grand Instant. Ils iront tous dire bonjour au Soleil quoi qu’il advienne, lui servir le petit déjeuner au lit, trinquer au mimosa au-dessus de ses oeufs à la coque, mouillette dans une main, coupe dans l’autre.

Tout d’un coup le vent se lève, la nature livre l’une de ses plus belles compositions symphoniques, les ballons sifflent dans la tempête et les oiseaux font office de chœurs, ceintures bouclées et tablettes relevées, c’est le grand décollage. Les ballons ont tous fait le plein d’hélium, l’ascension est rapide et pas sans turbulences. La température monte, le Soleil se rapproche. Certains poussent trop loin, ils commencent à se déformer, à fondre, quand d’autres éclatent carrément. Mais la plupart se la coulent douce. Entre la Terre et le Soleil, l’air est bon, le Zéphyr réchauffe l’hélium, le sang qui coule dans tous ces ballons ; l’ambiance est tropicale. Les esprits sont légers, forcément. Mais comme toujours, le temps passe. Après avoir bien profité de sa journée, le Soleil va devoir se coucher. Les ballons en expirant leur chagrin se dégonflent petit à petit, et redescendent tous, à nouveau attirés par la Terre, si attractive par sa fermeté rassurante.

Voilà ce qu’il ressent en sortant de chez lui ces soirs là, avant de retrouver ses amis, au moment même où il met la clef dans la serrure, juste avant de la tourner.

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